#2 - Mais maintenant monte Montebourg...

Tentons ici de nous projeter au printemps 2021…


Depuis deux ans, les stratèges de la Macronie ne cessent de l’affirmer : la présidentielle se jouera à droite. Tous les sondages d’opinion le démontrent. Les trois premiers mois de l’année n’ont fait que renforcer la tendance : l’écologie, qui portait la gauche depuis 2017, a repris le chemin de la décroissance dans les préoccupations des Français, éclipsée par une crise économique dont les implications sur l’opinion restent dures à mesurer. Quant aux différentes chapelles de la gauche, elles restent incapables de s’entendre sur une quelconque méthode d’alliance ; la construction d’un hypothétique programme commun a d’ailleurs été renvoyée au second semestre.

Mais voilà qu’en ce début de printemps, un début de doute s’installe dans les esprits. Car maintenant monte Montebourg. Coup sur coup, la même semaine, deux sondages l’annoncent à 16% et 17%, en hausse de trois et quatre points. Certes encore loin des deux figures indéboulonnées du second tour de 2017. Mais pour la première fois, une figure émerge véritablement au-dessus des autres à gauche - au point de dépasser nettement Mélenchon et Hidalgo, les seuls jusqu’ici à s’approcher, péniblement, des 15%.

Il est vrai que les dernières saillies d’Arnaud Montebourg contre Emmanuel Macron ont récemment beaucoup tourné sur les réseaux sociaux. Mais sa progression ne peut s’expliquer par ce seul effet “buzz”. Que s’est-il donc passé ?

Les raisons d’une progression

  • Un contexte favorable à ses idées. Montebourg surfe sur la crise économique qui s’est brutalement accentuée depuis début 2021, avec son lot de plans sociaux et d’images spectaculaires (fermeture d’usines, détresse de milliers de dirigeants de petites et moyennes entreprises, forte montée du chômage), qui viennent - juge-t-il - légitimer les thèses qu’il porte depuis des années sur la démondialisation, la désindustrialisation et le Made in France.

  • Un contexte favorable à son style. Le verbe haut, les accents chevènementistes, le style combatif, et un positionnement d’homme providentiel : autant de traits qui semblent correspondre à l’air du moment, avec la dose de démagogie propre à toute échappée présidentielle.

  • Une tactique très différente de celle prônée par la majorité de la gauche : Montebourg estime que sa priorité ne doit pas être de chercher d’abord à rassembler les différents partis de son camp, mais en premier lieu d’émerger comme la personnalité issue de la gauche la plus à même d’arriver au second tour. Ce n’est qu’ensuite, dans un deuxième temps, qu’il s’agirait de rassembler la gauche derrière lui - ce que celle-ci ferait toute seule, bon gré mal gré, après avoir constaté l’absence de toute autre figure capable de réussir.

  • Pour y parvenir, Montebourg suit donc une méthode très différente des autres potentiels candidats sociaux-démocrates : aller chercher d’emblée des électeurs au-delà de la seule gauche, puis rassembler dans un deuxième temps tout son camp d’origine, plutôt que l’inverse.

  • Comment s’y prend-il ? En parlant à des sphères différentes : des catégories spécifiques d’électeurs, particulièrement engagés sur leurs sujets de prédilection mais non-rattachés à un parti en particulier. Quatre catégories se distinguent :

    1. Les partisans de la souveraineté, qui, à l’inverse de 2017, forment aujourd’hui un spectre très large, allant des “patriotes” de Dupont Aignan et Le Pen, jusqu’aux récemment convertis de 2020 avec la crise du covid, qui se révèlent même parfois être d’anciens électeurs de Bayrou, en passant par de nombreux ex-électeurs de Sarkozy comme de…Mélenchon. Ces différents électeurs se retrouvent dans l’homme qui a défendu Alstom face à General Electric - un fait d’arme qu’il ne manque pas de rappeler.

      Il est d’ailleurs intéressant d’aller lire les commentaires à son sujet sur les réseaux sociaux : de nombreux internautes se disent prêts à voter pour lui “même s’il vient de la gauche”, ou “même s’il n’est pas pour le Frexit” - des signes révélateurs d’un potentiel au-delà de la gauche.

    2. Les “anti-Macron” et critiques de “l’ultra-libéralisme”, qui recoupent en partie la première catégorie, mais en partie seulement. On retrouve ici surtout des ex-électeurs de Mélenchon et Le Pen, ainsi que certains absentionnistes, mais aussi la frange d’électeurs de Hamon et de Fillon la plus critique du Macron.

    3. Les militants de la décarbonation qui ne font pas partie du giron d’EELV. Climat vs écologie : la différence sémantique n’est pas anodine. En s’éloignant du terme “écologie”, très connoté, Montebourg prend ses distances avec les personnalités d’EELV aux positions parfois maladroites (critiques du Tour de France…), ambigües (vaccins…), ou simplement électoralement inaudibles (décroissance) ou très contestées (nucléaire). Le climat, notion moins politisée, s’avère un terme plus fédérateur - et laisse, par ailleurs, toute sa place au nucléaire comme le prône Montebourg, à l’inverse de la doctrine d’EELV.

    4. Les dirigeants de TPE, PME et ETI, dont une partie semble apprécier sa récente expérience dans le monde de l’entreprise - ce qui lui permet d’ailleurs de dire publiquement “qu’Emmanuel Macron ne connait rien aux réalités opérationnelles d’une entreprise” contrairement à l’image forgée lors de la campagne de 2017.

  • Outre ces quatre catégories d’électeurs, Montebourg vient en attirer une cinquième : les ex-électeurs PS, et plus globalement tous ceux à gauche qui se sentent aujourd’hui non-représentés, et qui sont réticents à l’idée de participer à l’absorption de la gauche social-démocrate par EELV. Ces électeurs sont plus nombreux que le faible score de Hamon en 2017 ne le laisse penser - en réalité, nombre de ces électeurs avaient voté Macron dès le 1er tour, se sentent aujourd’hui trompés et se cherchent un autre candidat.

    Par ailleurs, une partie des électeurs de gauche ne veulent pas de Mélenchon mais estiment tout de même que la gauche ne pourra faire un score élevé qu’avec un profil au charisme ou talent oratoire similaire ; or seul Montebourg semble à leurs yeux correspondre au profil (l’hypothèse Taubira n’étant pas considérée comme suffisamment réaliste).

  • Dernier facteur important : puisque son ambition est purement présidentielle, Montebourg ne s’intéresse pas aux législatives, à l’inverse de nombre de personnalités de la gauche qui, de plus en plus, ont celles-ci dans le viseur, avec l’idée que leur principal enjeu personnel se situera ici. Or la perspective des législatives implique, dès à présent, de ne pas (se) fâcher (avec) ses alliés de demain - une contrainte qui ne pèse pas sur Montebourg. Celui-ci en est d’autant plus libre : peu lui importe, dès lors, de déplaire ou d’agacer certains à gauche en prenant des positions iconoclastes, que ce soit sur son soutien au nucléaire, sa critique de la “gauche sociétale” ou encore son jugement sur Trump énoncé en novembre 2020 (il avait affirmé qu’ “il y a des choses utiles à reprendre dans la politique de Donald Trump”).

Les conséquences

Si la progression de Montebourg se confirme par la suite, c’est tout le positionnement du PS par rapport à 2022 qui s’en trouverait bouleversé. Alors qu’il y a quelques mois, la ligne d’Olivier Faure, qui prône une stratégie d’union avec le reste de la gauche, était majoritaire en interne, la tendance semble aujourd’hui se retourner. La perspective de voir Montebourg porter la flamme du PS, même sans s’en revendiquer, est jugée préférable par bon nombre de sympathisants socialistes à celle de se fondre dans la mouvance purement écologiste d’EELV.

Le scénario est jugé crédible par beaucoup. Déjà, en septembre 2020, Bernard Cazeneuve avait cité à plusieurs reprises l’ancien ministre du redressement productif dans son discours de la Fête de la rose, où il avait révélé qu’il ne serait pas candidat : le clin d’œil n’était pas passé inaperçu dans les rangs socialistes.

Aujourd’hui, derrière Montebourg gravitent plusieurs PS ou ex-PS encore en lien avec le parti. A mesure que la campagne avance, leur rôle de pont avec la vieille garde socialiste prend du poids, dans un rôle similaire à celui de Richard Ferrand pour Emmanuel Macron en 2016. Qui seront donc les Ferrand de Montebourg ? Affaire à suivre…


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